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La lettre
Par Hervé Broquet
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L’encre et le papier paraissaient contemporains, seuls les timbres, le cachet de la poste et la date signaient leur âge. Les plis, qui avaient enfermé la mémoire de leurs gestes restaient peu marqués.

Lydia Flem,
Lettres d’amour en héritage.

 

C’est ce matin que je l’ai reçue. Elle traînait au fond de ma boîte. Son aspect n’avait rien d’anodin, un papier de qualité, une adresse soigneusement rédigée, le timbre même dénotait.

Je me saisis de l’enveloppe, en appréciais le poids  et, prise par le temps, je la déposai sur le gros radiateur en fer forgé que mes parents venaient de faire installer. Déjà, il me servait de fourre- tout. N’y pensant plus, je sortis de manière précipitée afin de pouvoir attraper mon tram.   

J’avais mis des heures à tout rassembler. À acheter pour l’occasion une plume nouvelle et une belle encre bleue, à traverser la ville dans sa quasi-totalité afin de dénicher, dans un endroit où l’on ne saurait me reconnaître, un papier joliment tramé mais, le plus difficile, avait été de contrefaire mon écriture. J’avais mis deux jours entiers pour obtenir un résultat à la fois élégant et totalement inidentifiable. Pour plus de sécurité encore, j’allai déposer le pli dans un bureau loin de chez moi.

Commença alors pour l’anxieux et le timide que j’étais une attente courte mais qui me sembla sans fin. Cette fois je voulais réussir : « tout  pour vaincre et sans gémir » aurait pu être ma devise : belle déclaration de principe que voilà !

Je marchais d’un pas léger, insouciant, respirant ce premier air printanier de manière gourmande, je célébrais à ma façon mes  vingt ans naissants.
Au loin, le Bois de la Cambre, piqué d’un vert tendre, commençait à reprendre vie.
Dans ses entrailles, de sombres batailles faisaient rage dont les  promeneurs demeuraient inconscients. Au-delà des apparences, je devinais des couples se former et, haut  dans l’azur cristallin, des oiseaux esquissant leurs premiers pas de danse. 

 

La grande maison art déco était un nid, une enclave inviolable, un moment de beauté suspendu entre ciel et terre. A peine gondolée par les quelques heures qu’elle avait passé sur l’espace tiédi du radiateur, la lettre m’attendait. J’en différai pour quelques instants encore l’ouverture. 

A la longue, j’ai réduit son visage à une épure d’où seuls émergeaient ses longs cheveux.  Je l’aimais du regard et je crois, aujourd’hui encore, que mes sentiments étaient partagés. Nos parents se fréquentaient à intervalles réguliers et cela faisait quelques années déjà que, sous un prétexte ou un autre, je passais chez eux afin de les saluer et de prendre, respectueusement, de leurs nouvelles. A la longue, nos avions fini par tisser des liens d’estime et puis d’affection. A leurs yeux j’aurais pu devenir un gendre des plus acceptables.

Quelle rêverie m’avait obscurci l’esprit et noyé le cœur ? 

Le coupe-papier  en ivoire pénétra aisément la matière, ma main se glissa presque voluptueusement  dans la fente ainsi créée et je portai en toute innocence la lettre vers mon regard. Presque immédiatement je ressentis une brûlure vive, une peur du corps et une crainte de l’âme.

Quel était cet inconnu qui en préambule revendiquait son anonymat et qui, dés la ligne suivante, me couvrait de compliments et se faisait insistant ? Qui était cet homme qui  disait m’aimer, me décrivait avec finesse et dont je ne connaissais rien ?  Quel était cet individu qui affirmait sa passion dévorante d’une manière aussi troublante mais qui terminait par ces mots : «Un bonheur sans fin, voici pour ta fête mon meilleur vœu. Celui qui t’aime tendrement » ? Je fondis en larmes.

Mes pas étaient mesurés,  ma démarche faussement calme, j’arrivais chez eux le lendemain du jour où elle avait dû recevoir mon pli. Je ne m’étais pas trompé.

Depuis que j’avais eu l’idée de ce projet, il me semblait évident que je serais, fût-ce tacitement, identifié par celle que je m’étais promise. Assurément, elle trouverait délicieux le tact dont je faisais preuve, m’ouvrant à elle de mes sentiments sans la contrainte d’une quelconque façon, lui laissant le temps et les moyens pour me rejoindre. J’aurais dû savoir, depuis les amants de Vérone, que le monde des illusions peut être dangereux, mortel et sans borne.

La maison était sous tension, je l’ai perçu dès que l’on me fit entrer dans le salon.

 

Maman s’approcha de moi, prit la lettre, y jeta un coup d’oeil et alla la porter à mon père. Je redoutais leur colère. Ne pouvait-il penser que par quelques comportements j’avais pu laisser croire que mon cœur était à prendre, que j’avais même facilité la manoeuvre et ainsi jeté le déshonneur sur la famille ? 

J’étais désemparée, bouleversée. Je noyais mon chagrin et mon incompréhension dans les bras de « Yaya »,  ma vieille nounou, qui pour l’étancher me proposa de me préparer mon plat d’enfant préféré : des pâtes à la cassonade !

O tant béni de l’innocence !  Mon père devait me voir encore en cet âge, il s’enferma dans un mutisme sombre et ombrageux. Le souper fut pesant, mon frère aîné fut mis au courant. Il affirma que s il  découvrait le malfaisant, il irait  le  boxer.

C’est peu avant dix heures le lendemain qu’on sonna à notre porte.

Je fus reçu en ami, presque en intime, en tous les cas avec soulagement. L’on me conta les évènements de la veille. On me prit à témoin, on dénonça l’acte et le procédé, on requit mon avis. Je dus renchérir, stigmatiser, crier plus fort que la meute, donner des gages, assurer de ma fidélité au clan. C’étaient là les deniers de ma lâcheté, de ma peur et de ma bêtise !

Il y avait chez mes parents un très beau coffre décoré de spirales. Petit, j’aimais les parcourir du plus petit de mes doigts. A chaque tour, en fonction du sens de rotation et du point de départ choisis, je m’approchais ou m’éloignais du centre.

Mécanique orpheline de son concepteur, dont j’étais désormais aussi la victime.

« Ce n’est pas toi qui aurais pu faire ça ! » a été la seule phrase que je lui ai adressée à l’époque, je m’en souviens comme si la brûlure datait d’hier. Sa réponse négative avait la force de l’évidence, plus mon père et mon frère évoquaient le sujet, plus il se montrait ferme, intraitable, inflexible.

Lui si effacé habituellement me surprenait par son ton résolu. Quel homme était- il réellement ?

Dans les mois qui ont suivi nous nous sommes revus quelquefois, puis nos rencontres se sont espacées et ont fini par sombrer dans le néant.
Avant de disparaître, de sortir de sa vie, je l’ai croisé à une ultime occasion, un peu par hasard.  Ce fut la dernière fois que nous avons évoqué les évènements du printemps. Dernière chance pour moi de lui dire la vérité.

En lieu de quoi je restais, mais que pouvais-je faire d’autre, sur mes positions, dans mon rôle de composition avec pour tout bagage mes maigres affirmations prononcées d’une voix trop aérienne. 

Le temps a fait son œuvre, je me suis engoncé, raidi, figé. Le rideau est tombé sur cette mauvaise pièce.

J’ai toujours eu un doute, une presque certitude. Les saisons se sont enchaînées, le soupçon s’est endormi. Je me suis épanouie.

La nostalgie a fait son œuvre, un peu à la manière de ces documentaires dans lesquels des femmes et des hommes dansent, chantent, rient, nous apparaissent bien vivants alors qu’ils sont morts depuis longtemps. J’ai voulu, moi aussi, une dernière fois, être de l’autre côté de l’écran et donner un coup de manivelle, un coup de projecteur. 

Par une petite lucarne, que le temps avait fini par opacifier, de maigres rayons de soleil filtraient du dehors. Ils dessinaient, entre mes pas, des taches de lumière et des zones de grande  obscurité, que la poussière même semblait fuir. L'armoire était là, à l'exacte  verticale  de ma chambre, en équilibre entre deux mondes, dans ce grenier qui aurait dû m'être familier.

D'une banalité affligeante, en chêne, à deux portes battantes, sertie d’un miroir enserré entre deux colonnes, elle se fondait dans le paysage. Anonyme parmi un peuple de souvenirs. Depuis combien de temps était-elle posée là ?

J’ai retrouvé mon petit carnet de poésies. Au verso de  sa couverture brune  gaufrée comme un édredon,  une double page de gros papier rehaussé de trèfle à quatre feuilles renforçait l’ensemble.  Au fil des mes lectures j’exhumais  avec émotion un dessin d’enfant, une coupure de presse usagée, une vieille carte postale.  C’est ainsi que, de feuillet en feuillet, je redécouvris celui qui avait créé tant d’émoi. Nous étions à cette époque au temps béni des graphologues. Il me fut relativement simple par la suite de mettre la main sur un des jolis billets qu tu m’adressais alors. Je demandais une étude comparative. Trois jours plus tard, le résultat tombait.

Désormais, je tiens une preuve, mais à quoi cela me sert-il ?

Déjà les contours d’une  hyène hivernale se dessinent et j’en redoute les premières  morsures. Des fragments monstrueux émergent, gros glaçons qui déchirent ma conscience, refont surface dans un craquement de glaces, malstrom qui laboure sans pitié mon esprit, le retourne et l'ensemence. La sagesse résiderait-elle dans le renoncement à ces bouts de route qu’on laisse derrière soi et qui, si on n’ y prend garde,  peuvent faire souffrir ? Se dépouiller, faire son deuil pour mieux vivre la réalité du quotidien, tout en gardant pour la fin un petit rêve ou une ultime espérance.

 Pourquoi ne m’as-tu pas fait part franchement de tes sentiments, aurais-tu craint qu’un de nous deux ne puisse y répondre ?

 Ces interrogations continueront longtemps de m’habiter, l’amour est tout !

Aujourd’hui pour le meilleur et parfois pour le pire il y a les petites annonces, les perdus de vues, les sites de rencontres, les blogs…Nos solitudes, nos pulsions, nos haines, nos espérances à portée de clics. On est qui on veut, où on veut, quand on veut. L’anonymat est semble-il partout, les codes se réinventent et moi je reste là.

Qu’est-ce qui préside à la naissance d’un amour, un regard, un mot, une attitude, un peu de courage afin de dire « je t’aime », une liberté de choix, le projet d’enfants à naître… ? 

Plonger en soi, en apnée relative, faire l'apprentissage du silence, apprivoiser en douceur les grandes profondeurs, les vastes espérances afin de ne pas courir le risque de les dévoyer.

Je crois que, au fond de toi, tu savais. Est-ce  en moi une vague idée, une fois de plus, ou une intime et profonde conviction ? Et dans cette hypothèse aurais-tu pu me faire un signe ?

Ces interrogations continueront longtemps de me hanter.

Le désir n’est rien