Mission de sévices publics?
Par Hervé Broquet
L’émission de politique fiction réalisée par la RTBf le 13 décembre 2006 restera dans les annales. C’est une certitude. Je crains malheureusement que les causes de cet impact ne rejoignent en rien les motivations déclarées de ses concepteurs. Les justifications des responsables de la maison du boulevard Reyers ne m’ont pas convaincu. Reprenons le déroulement de la soirée et les arguments qui tiennent lieu de ligne de défense au sein l’institution publique.
- L’émission de Jean-Claude Defossé est brutalement interrompue peu après 20h20. Apparaît alors de manière brève et sibylline le message selon lequel « Ceci n’est peut-être pas une fiction ». Cinq remarques :
- Qu’est-ce qui n’est pas une fiction ? Ce qui a précédé (et que le téléspectateur connaît) ? Ce qui va suivre (et dont par définition il ignore tout) ? Ou la coupure en tant que telle ?
- Sur le plan sémantique, la proposition est difficile à interpréter puisqu’elle intègre à la fois une forme interrogative et négative et laisse in fine planer le doute.
- Dans la meilleure des hypothèses cela sous entend, au minimum, que l’ensemble des téléspectateurs qui vont en définitive suivre l’émission regardaient déjà le programme qui précédait. Les chiffres démontrent, et c’est évidemment l’intention de ce genre de coup médiatique, que ce n’est pas la réalité. Très rapidement l’audience s’envole. Certes, il y a un numéro d’appel « d’urgence » mais il ne sera utilisé que par environ 22.000 téléspectateurs sur les quelque 700.000 qui ont visionné l’émission. Même à ce niveau d’appel, le temps d’attente peut sembler long.
- Il faudra attendre près de 32 minutes afin que, de manière non équivoque, apparaisse la mention selon laquelle l’émission en question est bien fictionnelle.
- Face à l’émotion, les quelques trop minces barrières de sécurité sautent. Si chacun, ou presque, sait lire et écrire, combien sommes-nous à pouvoir appuyer notre analyse sur une éducation aux médias ? De plus, par rapport à une source jugée a priori fiable ou par rapport à une situation de choc, chacun - le processus est connu - tente de résoudre les discordances qui peuvent apparaître, à les rationaliser (l’info n’est pas sur les chaînes concurrentes, elle n’y est pas encore ; un tram est arrêté à la frontière linguistique érigée en frontière d’Etat et si c’était vrai, n’y a-t-il pas des précédents…) L’analyse a posteriori (notamment quant aux impossibilités juridiques ou politiques), pour confortable qu’elle soit, est souvent oublieuse de la tension narrative due à la scénarisation d’une succession d’évènements forts sur un laps de temps rapproché. Dans quel état aurait été le service public si l’on avait dû déplorer des incidents, des émeutes, des blessés ou des morts ? A-t-on évalué les conséquences d’une telle émission ? S’est-on mis un instant dans la peau des responsables chargés de notre sécurité ? Assurément non et c’est là une faute dans le chef de responsables des médias qui ne peuvent ignorer la puissance de l’outil qu’ils utilisent.
- L’intention pédagogique avancée pour justifier le procédé ne tient pas la route. Je formulerais ici trois observations.
- Le genre du docu-fiction est à manier avec précaution dans la mesure ou par essence il constitue un mélange des genres. Qu’on se rappelle par exemple le cadrage parfait qui a entouré la diffusion de l’émission « Auschwitz ».
- La pédagogie implique certes une mise en scène d’un savoir mais surtout de la rigueur. Est-ce vraiment le cas quand tous les codes de l’information sont violés (vrais journalistes, studio du JT, manipulation d’images, évènements fictifs…), quand la finalité d’une interview est sciemment masquée à la personne qui la donne, que le montage dénature un propos, quand le débat sur le fond – et nul n’ignore l’importance de la question posée – est escamoté au bénéfice du singulier moyen utilisé pour le promouvoir ? Répétons-le : toute image relève d’une construction mais celle-ci n’est pas pure fiction et tend à l’objectivité.
- A entendre les responsables de cette émission et aussi, il faut en convenir, un certain public, la démarche avait pour volonté, voire pour mérite, de permettre à tout un chacun de se réapproprier le débat. En effet, je cite de mémoire : « six spécialistes sur un plateau avec un tel sujet cela induit 50.000 téléspectateurs ! »
- Merci pour les 50.000 plus 6 qui auraient participé ou suivi l’émission. Les collègues des émissions politiques dominicales doivent apprécier ! S’ajoute à cela dans la remarque un petit air condescendant, vaguement populiste, finement « anti-intellectuel », qui la rend inacceptable.
- La chaîne concurrente, RTL-TVI, a montré que l’on pouvait, autour d’un débat électoral avec les présidents de partis attirer près de 500.000 personnes. Qui semble ici le plus centré sur l’audimat ?
- Une fois la supercherie dévoilée, combien n'ont pas eu l’envie de passer littéralement à autre chose ? Le caractère grand-guignolesque de l’opération a largement vidé le débat de sa substance. On s’est plus focalisé sur la RTBf elle-même que sur la séparation du pays (à quand la diffusion vers un large public des études abordant cette thématique sous un angle économique, politique, juridique… ?).
- Le sous entendu pédagogique a pu donner lieu à une lecture ambiguë : si le public est « dépossédé » de cette question (à l’exception de quelques « élites »), n’est–ce pas là le signe d’un jeu essentiellement - si pas exclusivement - politicien ? On pourrait retrouver ici une grille de lecture qui opposerait le mythe du « pays réel » au pays imaginaire. Certes, on ne peut évacuer le rôle de certains politiques dans les tensions actuelles, mais les fondements du fédéralisme à la belge sont évidemment à trouver dans les données de base de l’histoire, de la sociologie, de l’économie, de la culture…de notre pays. De cela, les Belges dans leur écrasante majorité sont conscients. L’électrochoc avoué tient plus de la brutalité du scénario que d’une quelconque révélation. La thérapie électrique est tout sauf une méthode pédagogique !
- Comme le souligne Jean-Jacques Jespers, « (…) en privilégiant la résonance émotionnelle de l’évènement au détriment de l’explication des enjeux et de la description des mécanismes, en surévaluant certains aspects spectaculaires de la réalité, il se pourrait bien que les médias (et principalement la télévision) influencent la perception de la société par ceux qui y vivent. La démocratie fera-t-elle un jour place à l’émocratie ?
- Bien sûr, il y eut un débat. Il fut largement tronqué, la forme de « l’entame » dictant les réactions quant au fond. Sur le contenu, on n’a rien entendu de novateur. Tout ça pour ça ! aurait-on envie de dire.
Quelle était l’intention de la télévision publique au-delà d’une « réappropriation du débat » ? On peut supposer, à tout le moins, que l’objectif était double : ne pas jeter de l’huile sur le feu communautaire et ne pas contribuer à déstabiliser, fût-ce d’un battement d’aile de papillon, la situation internationale de notre pays. Ici on est proche de la faute politique. En effet,
a) Quelle image, réductrice et caricaturale, avons-nous donné de l’autre communauté ? Dans quelle mesure cela n’a-t-il pas donné des ailes à certains ? Et si demain d’aucuns, moins bien intentionnés, construisaient d’autres récits romanesques en surfant sur les peurs du moment, en stigmatisant une autre collectivité humaine…Comment jugerions-nous le procédé ?
b) Faillait-il pousser la complaisance, pour être dans le jeu, jusqu’à offrir une tribune Vlaams Belang ?
c) On connaît l’attachement d’une grande partie de la population à la famille royale : était-ce servir l’intérêt de notre pays que de laisser croire que le chef de l’Etat était en fuite alors que le Prince Philippe était, lui, effectivement en mission à l’étranger ?
d) Le moment même pose question : était-il opportun à quelques heures de l’ouverture à Bruxelles d’un sommet des chefs d’Etats et de gouvernements de diffuser pareille émission ? A-t-on jaugé l’impact d’un scénario de ce type dans les autres capitales, sur d’autres continents ?
e) Dans quelle mesure en a été affectée la crédibilité des politiques et des journalistes dans leur ensemble ? Pour ces derniers, répéter, à l’envi, que l’on est toujours aussi crédible relève soit du vœu pieux, soit de la méthode Coué (Que serait-il advenu si un fait dramatique avait fait irruption ce soir-là ?) . Là aussi, la prise de risque est considérable au regard de l’hypothétique et marginal - statistiquement parlant – gain possible auprès de certains (ils ont osé, ils ont fait quelque chose…).
Comme on le voit, j’ai beaucoup de peine, et je le regrette, à comprendre le pourquoi du comment de ce à quoi nous avons assisté. Qu’il y ait eu, dans les jours qui ont suivi, des avantages dérivés et indirects comme un appel au dialogue intercommunautaire, c’est heureux. Encore faut-il voir si dans les mois à venir ces belles intentions déboucheront sur quelque chose de concret et de permanent ? Quand bien même, il est de la responsabilité d’un service public de faire la balance entre avantages raisonnables d’une émission et inconvénients prévisibles de celle-ci. En l’espèce, le fléau penche radicalement du mauvais côté. Il y a eu manifestement des erreurs d’analyse en cascade. Elles sont dues pour partie à un fonctionnement en vase clos, dans le secret d’une équipe qui a couvé son projet pendant deux ans.
Si cette émission a eu un mérite, c’est bien de mettre en exergue l’indispensable nécessité d’une éducation à la démocratie
J.J. Jespers : L’info s’évanouit d’émotion, in La Libre Belgique, 20 décembre 2006, p 30.
Jean Jacques Jespers rappelle opportunément que « (…) Laurence Hauttekeete, de l’Université de Gand, a constaté que les gros consommateurs de télévision (plus de 3 h par jour) semblent plus indifférents, voire hostiles, que les autres envers les institutions. Selon la sociologue gantoise, plus les gens font confiance au journal télévisé pour leur information, plus leur aversion pour la politique, leur frustration et leur cynisme deviennent grands. Jean Jacques Jespers, ibid.